Musée arts décoratifs
Photos : © Christophe Bourdoiseau

Art spolié, le grand oublié de la Shoah

Art spolié, le grand oublié de la Shoah

Une nouvelle juridiction d’arbitrage devrait permettre de débloquer les contentieux dans les musées publics sur la restitution des œuvres d’art spoliées aux Juifs par les nazis. En attendant une loi concernant aussi les collections privées.

Le temps passe et l’injustice perdure : « Au rythme actuel des restitutions des œuvres d’art spoliées par les nazis, il faudrait 300 ans pour la réparer », résume Rüdiger Mahlo, le représentant en Allemagne de la Jewish Claims Conference (JCC), l’organisation chargée de l’indemnisation des victimes de la Shoah. L’art spolié est le grand oublié de la Shoah. « C’est la dernière injustice commise par les nazis qui ne fait pas encore l’objet d’une loi », constate Rüdiger Mahlo. Mais il a l’impression que l’Allemagne avance avec à la mise en place, le 1er décembre 2025, d’une « juridiction arbitrale » chargée de trancher sur les restitutions. « Pour la première fois, les ayants droit pourront engager une procédure même si un musée ne souhaite pas coopérer », se félicite-t-il. « Pour la première fois, nous avons aussi une juridiction paritaire, composée de juges (36, NDLR) nommés par l’Etat, mais aussi de représentants d’institutions juives (la JCC et le Conseil central des Juifs d’Allemagne, NDLR)». « Cela permet d’avoir une nouvelle perspective sur les contentieux, celle des victimes et des ayants droit », ajoute-t-il.

Seulement 26 affaires réglées en 22 ans

Selon les révélations du quotidien de Munich Süddeutsche Zeitung, la Bavière savait que « Madame Soler » figurait sur une liste de 200 œuvres de provenance douteuse. C’est la raison pour laquelle elle n’a jamais voulu faire appel à la « Commission consultative » créée en 2003 pour régler ce contentieux. A Berlin, le « trésor des Guelfes », exposé au Musée des arts décoratifs, fait également l’objet d’un litige avec les descendants de l’ancien propriétaire, un marchand d’art juif forcé de vendre sous les nazis à un prix inférieur au marché. L’ensemble de 42 pièces d’orfèvrerie médiévale appartient à la Fondation du patrimoine culturel prussien (SPK). Valeur estimée : entre 100 et 300 millions d’euros.

Les deux contentieux – parmi d’autres moins médiatiques – pourraient bientôt trouver une issue grâce à la mise en place de cette « juridiction arbitrale sur les spoliations nazies » (Schiedsgerichtsbarkeit NS-Raubgut). Jusqu’à présent, c’était une « commission consultative » qui tentait de régler les contentieux (95 % des restitutions sont effectuées à l’amiable entre les musées et les plaignants). Mais ses recommandations n’étaient pas contraignantes. La commission n’aura résolu que 26 affaires en 22 ans ! « Les procédures exigeaient l’accord des deux parties, ce qui limitait le nombre de cas pouvant être traités. De plus, les responsables politiques n’ont rien fait pour renforcer le rôle et les moyens de la commission », justifie Hans-Jürgen Papier, le dernier directeur, très critique sur le bilan des restitutions.

L’ancien président du Tribunal constitutionnel déplore que l’Allemagne traîne des pieds. « Il reste un nombre incalculable d’œuvres non restituées dans les musées allemands », insiste-t-il en dressant un bilan moral désastreux pour l’Allemagne : « Nous avons perdu beaucoup de temps. Pour le pays des coupables, c’est vraiment honteux », estime-t-il. Les nazis sont les plus grands voleurs de l’histoire. Selon les estimations, ils ont volé ou acquis à bon marché plus de 600.000 œuvres d’art. Après la signature des « Principes de la Conférence de Washington » (ratifiés par 44 pays), l’Allemagne a restitué plus de 7.700 œuvres et près de 30.000 livres. Mais il reste encore à déterminer la provenance de 70.000 objets listés sur le site LostArt.

Mais la nouvelle juridiction a également ses limites, car elle ne concerne que les musées publics. Les collections privées ne sont toujours pas concernées. « L’exigence d’une responsabilité morale ne suffit pas. Il faut faire une loi pour que les héritiers bénéficient de véritables droits pour les restitutions ou à une indemnisation », estime Hans-Jürgen Papier.

Et si ce n’était qu’une mascarade

L’autre point faible est le caractère optionnel de la juridiction arbitrale pour les collectivités locales. Fédéralisme oblige, les Länder (les Etats fédérés allemands) défendent leurs prérogatives en matière de culture et refusent de se laisser dicter des lois arbitrairement. Les régions et les communes, qui sont responsables de la grande majorité des musées en Allemagne, doivent reconnaître la compétence de cette juridiction. « Du coup, l’existence de cette juridiction est très précaire. Toutes les entités publiques – au niveau fédéral, régional et local – peuvent résilier le contrat », insiste Rüdiger Mahlo.

Si l’extrême droite venait à prendre le pouvoir, par exemple, ce qui n’est plus exclu cette année dans la région de Saxe-Anhalt, les dirigeants du parti AfD (Alternative für Deutschland), qui revendiquent une « autre politique mémorielle », résilieraient l’accord pour bloquer les restitutions. « Si l’Allemagne prend au sérieux sa responsabilité historique, elle doit faire une loi de restitution », insiste Rüdiger Mahlo.

Le « contrat de coalition » du gouvernement de Friedrich Merz prévoit la rédaction d’un texte. Mais Hans-Jürgen Papier reste très sceptique : « Je ne pense pas que l’Allemagne parviendra à adopter une loi sur les restitutions au cours de cette législature. Il y a encore trop d’obstacles. » Pour certains plaignants, les musées parient sur le temps qui passe, sur l’oubli, pour tenter de conserver le maximum d’objets spoliés. Pour eux, les débats interminables en Allemagne autour des restitutions sont considérés comme une mascarade, voire « le dernier acte de l’aryanisation » des biens juifs.

Musée arts décoratifs
A Berlin, le « trésor des Guelfes », exposé au Musée des arts décoratifs, fait également l’objet d’un litige avec les descendants de l’ancien propriétaire, un marchand d’art juif forcé de vendre sous les nazis à un prix inférieur au marché.

Christophe Bourdoiseau